STANKE, Aloïs-Joseph

Religieux (1904-1975)

Alfred Stanke

Le franciscain de Bourges

A Bourges, les années d’occupation auraient été différentes si un Franciscain allemand n’avait pas été affecté, comme caporal infirmier, à la prison du Bordiot.

Il faut imaginer la stupéfaction des prisonniers arrêtés et torturés par la Gestapo lorsque Alfred Stanke venait les réconforter et panser leurs plaies. « Que nous veut-il ? » « Est-ce un piège tendu par l’ennemi ? » La confiance a mis un certain temps à s’installer.

Comment expliquer cette rencontre, cette présence amicale sous l’uniforme allemand, au fond de l’angoisse et d’une si grande souffrance ? « Tout homme qui souffre est l’ami d’Alfred ». C’est dans un français approximatif que Frère Alfred se présentait à ceux que ses compatriotes venaient de torturer pour leur arracher des informations. Peu à peu, il a gagné leur confiance et établi des liens entre eux et leurs familles. Il a permis aussi que des prisonniers se rencontrent pour préparer leur défense ou échanger des nouvelles. Il a fait passer des messages ainsi que du linge et un peu de nourriture. Dans la mesure du possible il les a associés à des tâches domestiques pour leur donner des raisons d’espérer et rendre leur vie en prison moins inhumaine.

En 1967, Marc Tolédano, ancien résistant incarcéré au Bordiot, écrivit un livre pour retracer l’action du Franciscain. Peu après, Claude Autant-Lara en fit un film qui fit connaître à la France entière le « Franciscain de Bourges », une page de l’histoire de la guerre et de l’occupation dans le Cher, où passait la ligne de démarcation. Frère Alfred est revenu plusieurs fois à Bourges et dans la région, pour rencontrer ses amis, et il avait écrit au maire de Saint-Doulchard pour demander à être enterré dans ce cimetière près de son ami Georges Ruetsch, qui l’a aidé dans son action, et des aviateurs anglais tombés en mission. Il y repose depuis le mois de septembre 1975, après des obsèques solennelles en la cathédrale de Bourges. Sa mort fut causée par un incendie accidentel au couvent Saint-Antoine de Sélestat (Bas-Rhin) où il se trouvait, et d’où il avait été transporté à l’hôpital de Metz Elle provoqua une grande émotion et rassembla beaucoup de personnalités et d’anonymes qui avaient tous à lui manifester leur gratitude.

Que sait-on de sa vie ?

Alfred Stanke, de son vrai nom Aloïs-Joseph Stanke, est né le 25 octobre 1904 près de Dantzig. Son père, Léonhard Staniozewski, qui avait fait germaniser son nom pour pouvoir travailler aux chemins de fer prussiens, meurt en 1913.
L’éducation du jeune Aloïs-Joseph est confiée aux Frères Franciscains. Attiré par cette famille spirituelle, il entre à 16 ans dans un institut de frères tertiaires réguliers, les « Frères hospitaliers de la Sainte-Croix ». C’est là qu’il prend le nom d’Alfred.
Il exerça les fonctions de cuisinier au Vatican et, de retour en Allemagne, il passa son diplôme d’infirmier. En 1936 il subit la violence de la police secrète d’Etat du Reich, la Gestapo réquisitionnant les biens des religieux, et fut jeté en prison. Cette expérience le marqua profondément et l’amena à rejeter l’idéologie au pouvoir. Infirmier dans l’armée allemande, Alfred fut affecté près de Melun jusqu’en décembre 1942, avant d’être muté à la prison du Bordiot, à Bourges, en tant que garde-infirmier. Il profite, peut-être, de ce qu’on se méfie moins de lui que d’un aumônier quand il se déplace, mais c’est un véritable génie qu’il va déployer de 1942 à 1944 pour apporter de l’aide aux prisonniers et faciliter leurs échanges avec l’extérieur. M et Mme Boiché, M et Mme Daout, les frères Tolédano, M Coulon et bien d’autres nous ont apporté leurs témoignages. C’est, la plupart du temps, chez M et Mme Desgeorges qu’il remettait le courrier que lui confiaient les prisonniers, et qu’il se chargeait de leur remettre d’autres messages. Face au totalitarisme, il incarne le « juste ». Sa charité s’adresse à tout homme, quelles que soient sa nationalité, sa religion et ses convictions, car il ne lui vient pas à l’idée de trahir les siens. C’est là que l’action de cet homme au comportement si exemplaire nous amène à nous interroger. En effet, secourir et soigner un ennemi est compatible avec l’état et la vocation d’un franciscain, mais proposer une évasion à un prisonnier ou le préparer à ses interrogatoires, c’est franchir le seuil de la trahison… Alfred aimait son pays mais détestait le nazisme. Il a placé son amour du prochain au-dessus des considérations nationales. Sans doute a-t-il bénéficié d’une conspiration du silence de la part d’autres gardiens, heureux de laisser faire un peu de bien., car la générosité d’un homme est parfois contagieuse même si l’histoire n’en retient pas tous les effets.
Ce n’est pas seulement à Bourges que Frère Alfred aura l’occasion de montrer son courage et son habileté. En avril 1944 il est muté à Dijon où il aidera des résistants bourguignons. A la Libération il fut fait prisonnier près de Vesoul, par les Américains, et il fut conduit aux Etats-Unis, dans un camp de l’Arizona. La Résistance et le Comité de Libération du Cher s’adressèrent aux autorités américaines pour obtenir sa mise en liberté, ce qui fut accordé en octobre 1945. Alfred rejoignit un temps sa communauté et demanda à être rattaché à la Province franciscaine de Strasbourg en 1967. Mais ses amis berrichons ne furent pas ingrats et l’accueillirent souvent.

Une leçon d'humanité

Au-delà de l’action d’un homme, et de ce qui relève de l’histoire locale, le Franciscain de Bourges donne à tous une leçon d’humanité. Il offre le témoignage d’un homme qui montre qu’il n’est pas vain, même lorsqu’on est isolé, de lutter contre l’injustice et d’œuvrer pour la paix. La protestation individuelle, même quand elle semble échouer, défend l’honneur d’un peuple et atteste qu’il est possible de ne pas subir la loi du plus fort. Mieux encore : elle dénonce le caractère illusoire de cette force, elle prépare l’avenir et permet la réconciliation des peuples à travers la construction d’un projet commun.

Les liens entre Frère Alfred et ses amis du Berry, de la Nièvre et d’ailleurs, ne se sont pas interrompus à la mort du Franciscain. Tous les ans, ses amis se réunissent pour lui rendre hommage devant la prison, au cimetière, et au cours d’une messe en sa mémoire. En 2003, une association a été créée pour entretenir le souvenir de son action, auprès des générations qui ne l’ont pas connu. Les municipalités de Bourges et de Saint-Doulchard sont associées à cette commémoration.

Références

Film

Le Franciscain de Bourges
France 1968 110 mm
Réalisateur : Claude Autant-Lara.
Interprètes : Hardy Krüger, Jean Desailly, Suzanne Flon, Christian Barbier.

La notice de Cinéguide ( Ed Omnibus 2001 )présente ainsi le film :
Un infirmier de l’armée allemande, également prêtre, s’attache à atténuer les souffrances des prisonniers pendant la Seconde Guerre mondiale.
(Précisons que Alfred Stanke n’était pas prêtre mais Frère tertiaire de l’ordre Franciscain.)

Livres

Marc Tolédano, LE FRANCISCAIN DE BOURGES, Flammarion, 1967, « ARGUS », Préface du colonel Rémy, Postface d’Arnaud de Vogüé.

Le livre paraîtra aussi aux Editions « J’ai lu »

L’association « Les Amis du Franciscain de Bourges » a fait paraître, en 2004, à l’occasion du centenaire de la naissance du Franciscain un recueil de témoignages qu’il est possible de se procurer à l’Office du Tourisme ou au siège de l’association. Prix : 12 euros. Des cartes postales sont aussi en vente au prix de 1 euro.


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